L’uppercut du Québec dans le combat contre les changements climatiques

Réalisation d’un inventaire des réserves de « carbone gelé » pour renforcer la politique de protection de la forêt boréale

L’uppercut du Québec dans le combat contre les changements climatiques

Katye Martens, The Pew Charitable Trusts

Légende : La région canadienne des forêts boréales est composée d’immenses réserves de carbone dans les terres humides, les sols et les forêts du nord.

Le Québec a obtenu une reconnaissance internationale aux cours des dernières années pour sa politique ambitieuse, connue sous le nom de Plan Nord, qui protège la moitié de sa vaste forêt boréale contre le développement industriel. La province canadienne est également saluée pour son récent effort visant à mesurer un atout extrêmement précieux de la région : le carbone enfoui dans le sol, la tourbe, la végétation et le pergélisol de la forêt.

Grâce à cet inventaire sans précédent du « carbone gelé » dans les régions nordiques du Québec, le gouvernement provincial rassemblera des informations importantes qui pourront être mises à profit dans l’effort mondial d’atténuation des impacts du changement climatique.

Autrement dit, en connaissant la quantité de carbone stockée dans la région boréale et l’endroit où il se situe, le gouvernement sera en mesure d’identifier les manières de limiter la libération de celui-ci.

Cette initiative ne pouvait arriver à un meilleur moment. Les effets du changement climatique sur le biote mondial sont déjà bien avancés. Les organismes se déplacent vers le nord, quittant les conditions plus chaudes et plus difficiles produites par une augmentation des températures mondiales. Une des stratégies essentielles pour aider les espèces à s’adapter et à survivre est de maintenir les dernières étendues de forêt primaire intacte dans le monde. La fragmentation de l’habitat réduit les possibilités de déplacer vers le nord les aires de répartition.

La protection de la forêt boréale canadienne, dont le caractère intact est sans égal, offre aux espèces des possibilités uniques d’adaptation au changement climatique.

En décidant en 2011 de protéger au moins la moitié de sa région boréale, qui représente une superficie plus grande que le Texas ou la France, le Québec fournit simultanément deux des plus importants outils dans la lutte contre le changement climatique : l’adaptation et l’atténuation.

La forêt boréale comprend de vastes réserves de carbone gelé accumulées au fil des millénaires. En soi, la protection de ces forêts contre le développement industriel atténue l’impact du carbone sur le climat. On a déjà estimé la quantité de carbone présente dans la région boréale du Canada à près de 208 millions de tonnes. Par contre, des recherches récentes indiquent qu’il pourrait y en avoir deux à trois fois plus.

Ensemble, les régions boréales et arctiques du monde entier constituent en effet les plus grandes réserves de carbone terrestre, d’une superficie même supérieure à celles des forêts tropicales. Lors d’une revue gouvernementale des données existantes, il a été établi que la quantité de carbone présente dans la forêt boréale du Québec correspond à au moins 192 fois la valeur des émissions annuelles de la province.

Katye Martens, The Pew Charitable Trust

Légende : Ensemble, les régions boréales et arctiques du monde entier constituent les plus grandes réserves de carbone terrestre de la planète, d'une superficie même supérieure à celles des forêts tropicales.

« Le gouvernement du Québec est un des premiers gouvernements au monde à non seulement reconnaître l’importance critique des immenses réserves de carbone dans les terres humides, les sols et les forêts de ses régions nordiques, mais aussi à entamer un processus pour déterminer comment minimiser la libération du carbone gelé lorsque les terres sont impactées par le développement », déclare Jeff Wells, conseiller scientifique de Pew Charitable Trusts.

Le ministre du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, David Heurtel, a annoncé le projet sur les réserves de carbone gelé lors d’un événement organisé le 9 octobre dernier, au cours duquel Suzann Méthot, directrice régionale au Québec de l’Initiative boréale canadienne, l’a félicité pour avoir mené ce projet important.

Michelle Garneau, professeure de géographie et directrice de la chaire de recherche entre 2009 et 2014 sur la dynamique des écosystèmes tourbeux et les changements climatiques à l’Université du Québec à Montréal, coordonne l’inventaire des réserves de carbone terrestre au nord de la province. L’effort marque un tournant dans la perception de la nécessité de maintenir les réserves massives de carbone dans les régions nordiques. Les provinces du Manitoba et de l’Ontario devraient lancer des initiatives similaires dans un avenir proche.

En unissant leurs efforts, ces trois provinces pourraient apporter une contribution significative à la sensibilisation de l’opinion sur l’importance du carbone gelé lors de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques prévue le mois prochain à Paris.

Pourquoi est-il si important de conserver le carbone gelé séquestré dans les forêts boréales?

Le développement industriel peut imposer des changements majeurs sur les paysages de la région en perturbant les niveaux, les flux et les cycles hydrologiques. L’impact peut être considérable : le carbone organique stocké dans la tourbe et le sol peut être libéré sous forme de gaz à effet de serre tel que le dioxyde de carbone et le méthane. Ce dernier est particulièrement puissant et doit être contrôlé. Le fait de tenir ce paysage boréal à haute densité de carbone hors de portée du développement industriel est une stratégie clé qui devrait être appliquée dans tout le nord du Canada.

Les autres étapes essentielles à une stratégie globale de gestion du carbone consistent notamment à :

  • préparer l’inventaire et suivre la méthodologie pour une comptabilité annuelle des pertes et des gains de carbone terrestre dans la forêt boréale;
  • imposer que toutes les évaluations environnementales incluent une estimation de la variation totale des réserves de carbone terrestre et de la variation nette des échanges de gaz carbonique (dioxyde de carbone et méthane);
  • créer des mesures incitatives pour soutenir une gestion des réserves de carbone terrestre qui conserve de vastes paysages intacts et minimise la perte de carbone provenant des pratiques d’utilisation des terres à des fins industrielles.

L’inventaire du carbone effectué par le Québec peut servir d’exemple aux autres provinces canadiennes ainsi qu’à d’autres pays.

Mathew Jacobson travaille sur la campagne internationale de Pew Charitable Trusts pour la conservation des régions boréales.

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