La connectivité entre les aires marines protégées peut améliorer la santé de l’océan

Relier les AMP d’une même région pourrait renforcer la résilience face au changement climatique, rétablir la biodiversité et aider les communautés

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La connectivité entre les aires marines protégées peut améliorer la santé de l’océan
Connecting Marine Protected Areas Can Improve Ocean Health
Ron Watkins Ocean Image Bank

Introduction

L’océan joue un rôle essentiel au maintien de la vie sur notre planète. Couvrant près des trois quarts de la surface terrestre, il abrite environ un quart des espèces connues, sans compter de nombreuses autres qui restent à découvrir. Il offre des moyens de subsistance pour les communautés côtières et les populations locales, qui ont su conserver la biodiversité marine depuis des millénaires en transmettant leurs savoirs de génération en génération. Enfin, il apporte des bénéfices économiques se chiffrant en milliards de dollars pour de nombreux acteurs économiques. Pourtant, les activités humaines et le changement climatique menacent de plus en plus la santé de l’océan.

Des études montrent que des aires marines vastes et entièrement protégées contribuent à préserver une biodiversité précieuse et à contrer de nombreux impacts des activités humaines. Les aires marines protégées (AMP) peuvent aussi renforcer les populations de poissons, apporter des bénéfices écologiques pour les écosystèmes aux alentours, préserver les prédateurs, assurer la stabilité des écosystèmes et pérenniser les cultures qui entretiennent un lien privilégié avec l’océan. Au cours des dix dernières années, de nombreux pays ont créé de vastes AMP entièrement protégées.

Ces efforts ont un impact positif, mais la biodiversité marine poursuit malheureusement son déclin, à un rythme sans précédent1. Les défenseurs de l’environnement, en lien avec les communautés et populations locales, les scientifiques et les représentants des gouvernements, visent donc à renforcer les bénéfices des AMP en les connectant et en les protégeant plus efficacement. Cette stratégie permettrait aussi aux animaux marins de passer de l’une à l’autre en toute sécurité.

En 2017, The Pew Charitable Trusts et Dona Bertarelli ont créé le projet Héritage des océans dans l’objectif de soutenir la création de la première génération d’AMP du monde et ainsi préserver de manière efficace de vastes zones importantes sur le plan écologique. Aujourd’hui, le projet veut aller plus loin en essayant également de relier les AMP et de protéger les espèces migratrices clés, ainsi que des écosystèmes marins entiers.

Accélérer l’adoption d’initiatives de conservation marine basées sur la science

Alors que la santé de l’océan se dégrade plus vite que jamais dans l’histoire de l’humanité, il est aujourd’hui urgent d’agir. Des études suggèrent que pour enrayer ce déclin, l’océan doit être plus largement protégé2.

À l’heure actuelle, moins de 8 % des océans sont couverts par des AMP, et moins de la moitié de cette superficie bénéficie d’une protection forte ou totale. Pourtant, seul un tel niveau de protection permettrait de rétablir la biodiversité, de renforcer la résilience face au changement climatique, d’assurer une prospérité durable pour les économies locales et de protéger les pratiques culturelles et traditionnelles des communautés côtières et insulaires3. De plus en plus de communautés autochtones et de représentants locaux, d’ONG et de dirigeants, ont appelé à la protection forte d’au moins 30 % de l’océan d’ici 2030, un objectif que de nombreux scientifiques estiment indispensable pour assurer la viabilité de notre planète sur le long terme4.

Depuis juin 2021, des gouvernements du monde entier ont amorcé une vague de progrès en multipliant les engagements et la création de vastes AMP. Plus de 3,4 millions de kilomètres carrés parmi les eaux les plus importantes sur le plan biologique devraient ainsi être protégés. Parmi les régions concernées, on peut ainsi citer les îles Cocos et l’île Christmas (Australie), la Polynésie française, les Terres australes et antarctiques françaises et Tristan da Cunha. L’Équateur, le Costa Rica et le Panama ont par ailleurs annoncé des extensions considérables des protections marines entourant les îles Galápagos, l’île Cocos et l’île Coiba.

En novembre 2021, la Colombie, le Costa Rica, l’Équateur et le Panama se sont engagés à étendre et relier leurs eaux territoriales protégées. Cette réserve de biosphère multilatérale couvrirait plus de 500 000 kilomètres carrés parmi les routes migratoires les plus importantes des baleines, tortues de mer, requins et raies.

Cette approche régionale prometteuse permettrait de connecter une multitude d’AMP de divers niveaux de protection et tailles au travers de « corridors biologiques ». Comme les AMP, ces corridors protègent les espèces migratrices des activités humaines tout en bénéficiant d’une collaboration régionale, d’une gouvernance saine, d’une gestion équitable, d’un financement durable et de mesures de surveillance et de protection efficaces.

Les réseaux d’AMP régionales interagissent sur les plans écologique et social au sein de régions immenses en intégrant divers facteurs, notamment le changement climatique, les besoins économiques et culturels, et les innovations technologiques et financières.

Cette approche repose sur une réalité : les espèces océaniques, les activités humaines, et la chimie et la physique de l’océan n’ont que faire des frontières marines nationales. Les espèces hautement migratrices parcourent des milliers de kilomètres pour se nourrir et se reproduire, les flottes de pêche internationales encerclent les AMP nouvellement mises en place, tandis que des organismes de réglementation aux mandats distincts couvrent des zones géographiques identiques. Tous ces éléments montrent bien que l’océan est un ensemble complexe d’interactions biologiques et humaines nécessitant l’adoption d’une approche régionale globale de la conservation marine. Bien que le consensus scientifique promeuve la connexion des aires marines protégées entre elles comme particulièrement efficace, les études montrent que cette approche n’est pas suivie de manière systématique.

Au cours des cinq années à venir, le projet Héritage des océans de Pew et Bertarelli compte jouer un rôle clé dans le développement et le soutien de cette approche régionale de la conservation marine dans le Pacifique, la Méditerranée et les îles de l’océan Austral et subantarctique. Cette présentation met en lumière les initiatives actuelles et passées que le projet a soutenues avec ses partenaires.

Initiatives de grandes aires marines protégées soutenues par le Projet Héritage des océans de Pew et Bertarelli et ses partenaires

Ensemble, ces zones représentent plus de 10 millions de kilomètres carrés supplémentaires d’eaux bénéficiant d’une protection forte ou totale

Site (classement des AMP entièrement/ hautement protégées par taille) * Aire entièrement/ hautement protégée Année(s) de création
kilomètres carrés miles carrés
1. Aire marine protégée de la région de la mer de Ross 1,600,000 618,000 2016
2. Monument national marin de Papahānaumokuākea (États-Unis) 1,500,000 579,000 2006/2016
3. Monument national marin des îles éloignées du Pacifique (États-Unis) 1,300,000 502,000 2009/2014
4. Réserve marine des îles Pitcairn (territoire britannique d’outre-mer) 830,000 320,000 2016
5. Parcs marins des Îles Christmas et Cocos (anciennement îles Keeling, Australie) 740,000 286,000 2022
6. Aire Marine Protégée Cotière à Usage Multiple de Rapa Nui (Chili) 720,000 278,000 2018
7. Zone de protection marine de Tristan da Cunha (territoire britannique d’outre-mer) 690,000 266,000 2021
8.Territoire britannique de l’océan Indien Aire marine protégée (territoire britannique d’outre-mer) 640,000 247,000 2010
9. Sanctuaire national marin des Palaos 500,000 193,000 2015
10. Aire marine protégée de l’île de l’Ascension (territoire britannique d’outre-mer 440,000 170,000 2019
12. Terres australes et antarctiques françaises (TAAF, France) 380,000 147,000 2022
14. La Géorgie du Sud-et-les Îles Sandwich du Sud (territoire britannique d’outre-mer) 280,000 108,000 2019
15. Parc marin de la mer de Corail (Australie) 240,000 93,000 2012
17. Parc marin national de l’Archipel de Revillagigedo (Mexique) 150,000 58,000 2017
26. Monument national marin de la fosse des Mariannes (États-Unis) 40,000 15,000 2009
29. Extension de la réserve marine des Galápagos (Équateur) 30,000 11,600 2021
30. Parc naturel de la mer de Corail, récifs éloignés (Nouvelle-Calédonie) 30,000 11,600 2018
Total 10,110,000 3,903,200

*Tel que défini par l’Union internationale pour la conservation de la nature Sources : Base de données mondiale sur les aires protégées (WDPA) ; MPAtlas

 

Les otaries à fourrure de la région subantarctique font partie des nombreuses espèces marines dépendantes des eaux hautement protégées et prospères situées au large de Tristan da Cunha.
Brian Gratwicke Flickr Creative Commons

Des initiatives locales et fondées sur la science aboutissent à des programmes de conservation marine ambitieux

En 2021, Tristan da Cunha a créé officiellement la plus grande réserve marine entièrement protégée de l’Atlantique, la quatrième plus grande de la planète. Cette décision audacieuse a été prise sous l’impulsion de la communauté locale, engagée de longue date pour la création de protections réfléchies et basées sur la science, pour préserver la vitalité de l’océan tout en renforçant la résilience de l’écosystème marin face au changement climatique et en respectant la dépendance économique de l’île envers cette ressource vitale. Cette avancée historique a également rapproché le Royaume-Uni de son objectif de création d’une « ceinture bleue » de 4 millions de kilomètres carrés autour de ses territoires ultramarins.

« Cette zone de protection marine a marqué un jalon important pour notre communauté, car nous avons toujours vécu en harmonie avec l’océan. Les eaux tristanaises regroupent le lieu de reproduction du requin bleu, les routes migratoires du thon, de précieux coraux d’eau froide et l’habitat de la langouste rouge des îles Tristan da Cunha, sur laquelle repose une bonne partie de notre économie. C’est un endroit précieux, et nous tenons à le préserver. Je suis également très fier que nous puissions nous prévaloir d’être les gardiens de l’océan Austral. »

James Glass, chef du Conseil de Tristan da Cunha

 

Zone de protection marine de Tristan da Cunha

Les habitants de Tristan da Cunha, l’île habitée la plus isolée au monde, située à 2 810 kilomètres des côtes de l’Afrique du Sud, ont toujours dépendu de la pêche locale pour se nourrir et travailler. Ils comprennent donc parfaitement l’importance de préserver la santé de l’océan.

Les Tristanais ne sont que 260 et veillent sur une immense étendue d’océan particulièrement riche. La zone économique exclusive (ZEE) du territoire s’étend en effet sur près de 758 771 kilomètres carrés, soit trois fois la taille du Royaume-Uni, et constitue l’un des rares écosystèmes marins tempérés au monde encore non exploités. À ce titre, il fait figure de référence essentielle pour les scientifiques étudiant les habitats marins.

L’archipel accueille quelques-unes des plus grandes colonies d’oiseaux au monde, dont l’albatros de Tristan da Cunha, une espèce en danger critique d’extinction, l’albatros à nez jaune de l’océan Atlantique en danger, le puffin à lunettes, et 85 % de la population mondiale de gorfous de Moseley également classés en danger. Le plus petit oiseau au monde incapable de voler, le râle atlantis, se reproduit exclusivement sur l’île Inaccessible, l’un des deux sites de Tristan da Cunha inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Les Tristanais se considèrent avec fierté comme les gardiens de l’Atlantique Sud. Ces protections aideront l’environnement marin local à faire face aux effets du changement climatique et à préserver le mode de vie des Tristanais pour les générations futures. C’est pour atteindre ces objectifs que des partenariats à long terme avec des ONG comme la Royal Society for the Protection of Birds et le Projet Héritage des océans de Pew et Bertarelli continuent de soutenir les efforts de mise en œuvre, de gestion et de surveillance des eaux tristanaises.

Une baleine remonte à la surface dans les îles Australes, un archipel de l’océan Pacifique sud. Le gouvernement de la Polynésie française a récemment annoncé un projet pour protéger ces eaux et la riche biodiversité qu’elles abritent.
Getty Images

Un concept de conservation traditionnel contribue à la préservation d’un océan sain dans le Pacifique Sud

Le rāhui, une pratique de conservation traditionnelle polynésienne, poursuit son renouveau en Polynésie française, où des annonces récentes visant à protéger un million de kilomètres carrés ont été faites. Le Rāhui consiste à restreindre ou interdire l’accès à un espace ou le prélèvement d’une ressource naturelle afin de permettre sa régénération, pour le bénéfice de toute la communauté. Cette approche a historiquement joué un rôle clé dans la gestion des ressources naturelles du triangle polynésien, une zone située entre la Nouvelle- Zélande, Hawaï et l’île de Pâques.

Les communautés pouvaient, par exemple, instaurer un rāhui sur une partie d’un lagon ou sur toute une baie ou une cocoteraie, voire sur certaines espèces d’oiseaux ou de taros. Ces interdictions, d’une durée variable, permettaient aux habitats de se régénérer, aux espèces d’atteindre la taille optimale pour leur prélèvement et aux stocks de grossir au-dessus d’un certain niveau, en prévision d’une période de pénurie ou de célébrations.

Avec l’arrivée des Européens en Polynésie, le rāhui a progressivement disparu. En quelques années à peine, certaines îles ont perdu jusqu’à 80 % de leur population humaine, principalement en raison d’épidémies introduites par les Européens. Malgré la perte de nombreuses autres traditions, du déclin des modes de vie communautaires et d’une moindre dépendance envers les ressources naturelles en raison d’importations plus soutenues, la tradition du rāhui est restée vivace au sein des cultures locales et traditions.

Dans les années 80, sur l’île de Rapa aux îles Australes, l’arrivée des congélateurs a entraîné une surpêche des poissons côtiers, car les pêcheurs locaux ont commencé à stocker leurs prises pour les vendre hors de l’île.

Les responsables locaux ont réagi en établissant un rāhui sur le modèle ancestral, pour protéger la baie principale de l’île. Fort de ce succès pour restaurer les stocks de poissons, le renouveau du rāhui s’est répandu sur toute la Polynésie française. De nombreuses municipalités ont rétabli progressivement des zones de protection dans leurs lagons, comme à Teahupoo, Teva I Uta et Tautira à Tahiti, Ua Huka dans les îles Marquises ou Tubuai dans les îles Australes.

Les îles Australes, les plus méridionales de Polynésie française, abritent 14 espèces de requins et 4 espèces de raies.
Shutterstock

Ces zones de rāhui récentes sont hybrides : elles sont gérées par la communauté, mais bénéficient de protections légales régies par la réglementation en matière de pêche ou d’environnement. La Direction des ressources marines de Polynésie française a également adopté le concept du rahui pour assurer la protection de certaines espèces de poissons, mollusques et crustacés en réglementant la taille minimale des captures. Cette reconnaissance officielle facilite l’application du dispositif.

Le rāhui étant fermement ancré dans la culture polynésienne, la communauté locale comprend et accepte cette pratique, qui lui confère un avantage considérable sur les outils de conservation modernes, comme les aires marines protégées et les plans de gestion de l’espace maritime. D’après un sondage récent, 90 % des Polynésiens souhaitent qu’un rāhui soit établi dans chaque village.

Le rāhui suscite un engouement grandissant. En février 2022, le Président de la Polynésie française, Édouard Fritch, a annoncé un projet visant à créer une zone de protection de 500 000 km² appelée Rāhui Nui, littéralement « le grand rāhui ». Cette annonce fait suite à une campagne lancée en 2014 par les élus des îles Australes, et soutenue par le Projet Héritage des océans de Pew et Bertarelli, en faveur de la mise en place d’un grand rāhui au large de leur archipel.

Le projet Héritage des océans de Pew et Bertarelli a également soutenu les communes des îles Marquises et leurs habitants en leur apportant une assistance technique et financière pour promouvoir la création d’une vaste AMP appelée Te Tai Nui A Hau, « l’océan de paix », ainsi que pour la mise en place d’une initiative locale visant à créer un rāhui côtier autour des six îles de l’archipel.

Des manchots empereurs sautent dans l’eau depuis la banquise de l’Antarctique oriental. Des mesures de protection marine dans la région aideraient les espèces qui y vivent à s’adapter aux effets du changement climatique.
Andromède Oceanologie Laurent Ballesta

Protéger l’océan Austral

À l’extrémité sud du globe se trouvent les eaux glacées de l’océan Austral. Elles représentent 10 % de l’océan mondial et sont considérées comme l’une des dernières zones restées à l’état sauvage. Des milliers d’espèces endémiques y trouvent ainsi refuge.

Le courant circumpolaire antarctique a permis l’émergence d’espèces aussi diverses qu’incroyables, comme des étoiles de mer brillantes, des poulpes pastel, des calamars géants et des poissons dont le sang contient des protéines antigel. On y trouve aussi des animaux plus connus, comme le manchot empereur et le manchot Adélie, le phoque crabier, le léopard de mer, la baleine à bosse, la baleine bleue et l’orque.

Cet océan abrite aussi une espèce plus discrète qui, du haut de ses 4 cm, porte tout cet écosystème sur ses épaules, le krill antarctique. Ce crustacé rappelant la crevette constitue la base de la fragile chaîne alimentaire de la région.

Il fait en effet partie du régime alimentaire de nombreuses espèces de l’océan Austral, notamment des baleines, des phoques et des pingouins. Plusieurs prédateurs, comme l’orque et le léopard de mer, se nourrissent d’espèces qui dépendent elles-mêmes du krill, ce qui en fait un maillon essentiel de la chaîne alimentaire de l’océan Austral.

Le krill joue aussi un rôle central dans le cycle du carbone de cet océan. D’après une étude récente conduite par Emma Cavan de l’Imperial College de Londres, le krill se nourrit de phytoplancton riche en carbone en surface, puis rejette ce carbone sous une forme plus dense, qui coule directement au fond de l’eau et y reste des dizaines d’années. Le krill parcourt la colonne d’eau de haut en bas plusieurs fois par jour pour se nourrir, ce qui augmente les chances que ses excréments atteignent le fond. Par ces deux actions, il contribue à l’un des principaux puits de carbone océanique de la région.

De manière plus générale, l’océan Austral est le cœur de l’océan mondial et de la planète. Les nutriments essentiels qui remontent des profondeurs de l’Antarctique sont transportés sur de grandes distances par les courants et favorisent la prospérité des pêcheries côtières situées au nord de l’Équateur. L’océan Austral bénéficiant de l’un des écosystèmes marins les moins altérés de la planète, c’est un lieu privilégié pour la recherche scientifique sur les impacts du changement climatique et de la pêche industrielle.

Toutefois, les effets combinés d’une pêche intense et du changement climatique entraînent une raréfaction du krill dans les zones de nourrissage de certaines espèces, comme le manchot à jugulaire et le manchot Adélie, en particulier sur la côte de la péninsule antarctique. Ce phénomène a des répercussions sur toute la chaîne alimentaire antarctique, avec des extinctions historiques et une raréfaction de certaines espèces marines endémiques.

Pour autant, il y a des bonnes nouvelles. Scientifiques et décideurs politiques travaillent sur une mesure de gestion basée sur l’écosystème qui veillera à préserver une population de krill saine dans l’océan Austral et à instaurer une pêche durable de cette espèce. L’objectif est de maintenir suffisamment de krill dans l’océan pour répondre aux besoins de ses prédateurs et pour disperser la pêche afin qu’elle ne soit pas concentrée sur les zones de nourrissage et de reproduction de ses prédateurs, par exemple au large des colonies de pingouins.

Par ailleurs, les scientifiques marins estiment que la mise en place d’un réseau de vastes AMP à travers tout l’océan Austral est une étape essentielle pour la protection de la biodiversité, y compris du krill, et la résilience face au changement climatique. Des réseaux d’AMP aideraient également les espèces à s’adapter au changement climatique en créant des voies protégées pour les migrations et les changements d’aire de répartition. Leurs eaux relativement peu perturbées offrent un laboratoire naturel pour étudier comment les écosystèmes marins intacts réagissent à la hausse des températures et à l’acidification des océans.

Les dernières études nous ont appris que pour régénérer la vie océanique, nous devons créer des AMP couvrant au moins 30 % des océans d’ici 2030. Les AMP de l’Antarctique peuvent largement contribuer à atteindre cet objectif.

La protection des ressources biologiques uniques de l’Antarctique est un objectif crucial et tout à fait atteignable. En 2011, les États membres de la Commission pour la conservation de la faune et la flore marines de l’Antarctique (CCAMLR) ont convenu par consensus de créer un réseau d’aires marines protégées (AMP) représentatives dans l’océan Austral et de définir un cadre pour y parvenir.

Aujourd’hui, la Commission a désigné deux AMP : l’AMP du plateau sud des îles Orcades du Sud, établie en 2009 et couvrant 94 000 kilomètres carrés, au nord-est de la pointe de la péninsule arctique, et l’AMP de la région de la mer de Ross, établie en 2016. Cette dernière est la plus grande aire marine protégée au monde et la première réserve d’importance en haute mer, avec une surface de 2,06 millions de kilomètres carrés. La CCAMLR étudie trois autres propositions d’AMP : dans l’Antarctique oriental, la mer de Weddell et la péninsule Arctique. À elles trois, elles représenteraient 3,8 millions de kilomètres carrés.

Le projet Héritage des océans de Pew et Bertarelli et ses partenaires continuent de travailler avec la CCAMLR et ses membres afin d’encourager l’adoption d’une gestion de la pêche basée sur les écosystèmes pour le krill et de faire progresser l’établissement d’un réseau de vastes AMP autour de l’Antarctique.

Régions de l’océan Austral à protéger

Une protection totale des îles Sandwich du Sud exceptionellement riches, critique pour le reste du monde

Situées à environ 4 000 kilomètres au nord de l’Antarctique et à 2 700 kilomètres à l’est de l’Amérique du Sud, la Géorgie du Sud-et-les Îles Sandwich du Sud abritent un des hauts lieux de la vie sauvage du globe. Leurs eaux riches en plancton et en krill font partie de l’écosystème antarctique et abritent l’une des populations les plus importantes et les plus variées d’oiseaux et de mammifères marins de la planète.

Ce territoire britannique d’outre-mer offre un habitat à plus de 4 millions d’otaries à fourrure, soit plus de 95 % de la population mondiale de ce mammifère marin, mais aussi à plus de la moitié des éléphants de mer australs. La baleine à bosse, le grand cachalot et bien d’autres espèces de baleine sont également fréquemment observés dans ces eaux.

La Géorgie du Sud-et-les Îles Sandwich du Sud accueillent plus de 100 millions d’oiseaux marins, notamment l’albatros hurleur, ici en photo.
Paul Souders Getty Images

Par ailleurs, la Géorgie du Sud accueille pas moins de 100 millions d’oiseaux marins, dont de nombreux pingouins, albatros, prions et pétrels. Le seul passereau d’Antarctique, le pipit antarctique, dont il ne reste plus que 6 000 individus, ne peut être trouvé que dans la région. Enfin, l’île Zavodovski, dans les îles Sandwich du Sud, abrite la plus grande colonie au monde de manchots à jugulaire, avec plus d’un million d’oiseaux.

D’origine volcanique, les îles sont entourées d’eaux riches en nutriments. La fosse des Sandwich du Sud, qui atteint plus de 8 km de fond, est l’une des zones les plus profondes de l’océan et cache des cheminées hydrothermales encore mal connues.

Le gouvernement a reconnu l’importance écologique de la région en y instaurant en 2012 une AMP de 1,24 million de kilomètres carrés, dont 283 000 kilomètres carrés sont totalement protégés. Ces mesures de protection ont ensuite été renforcées en 2013, puis une nouvelle fois en 2018, après la première étude indépendante depuis cinq ans.

Malheureusement, l’avenir de ces habitats marins vitaux reste incertain, principalement en raison de l’effet du changement climatique. La pêche, limitée autour des îles, représente moins de 5 % des revenus annuels du gouvernement local. Une protection totale préserverait l’écosystème marin de pressions préjudiciables, comme la pêche, le tourisme et les espèces invasives. Ce statut permettrait aussi de mener des analyses scientifiques cruciales sur l’impact du changement climatique dans ces eaux, ainsi que dans la région plus vaste de l’océan Austral qui s’étend jusqu’à l’Antarctique.

Afin de préserver l’intégrité de cet écosystème marin précieux pour le monde entier, le Projet Héritage des océans de Pew et Bertarelli a soutenu des études scientifiques de ces eaux et défend la protection totale de l’ensemble de la ZEE des îles Sandwich du Sud, ce qui représente environ 500 000 kilomètres carrés, soit deux fois la superficie du Royaume-Uni. L’interdiction de toute activité d’extraction permettrait à ce sanctuaire de protéger des espèces importantes pour le monde entier et de renforcer la résilience de l’écosystème face au changement climatique.

Les eaux froides et riches en nutriments de la mer de Scotia, au large de la côte Sud de l’île de Géorgie du Sud, jouent un rôle important pour les manchots à jugulaire.
Ben Cranke Getty Images

La France prend une décision majeure pour la pérennité et la santé de l’océan mondial

Les eaux des Terres australes et antarctiques françaises, un groupe d’îles éparses du sud de l’océan Indien, abritent une biodiversité exceptionnelle. On y trouve notamment des orques, des baleines pygmées, des pingouins, des otaries, des thons et plus d’une dizaine d’oiseaux marins menacés ou en voie de disparition. Par exemple, les îles Crozet abritent la plus grande colonie au monde de manchots royaux et les îles Kerguelen la deuxième plus grande colonie d’éléphants de mer. Sur l’île Amsterdam vit la trentaine de derniers couples matures d’Albatros d’Amsterdam au monde, une espèce en voie de disparition qui ne vit nulle part ailleurs sur notre planète. Des chercheurs, du personnel militaire et du personnel logistique se rendent occasionnellement sur ces îles, mais personne n’y réside en permanence.

Des manchots royaux regoupés sur une île de l’archipel des Kerguelen, une région d’un territoire d’outre-mer distant de l’océan Indien du sud protégée par la France depuis 2022.
Bruno Marie

En février 2022, la France a annoncé une extension d’environ un million de kilomètres carrés des protections marines autour des îles Saint-Paul et Amsterdam, Kerguelen et Crozet. Cette extension fait des eaux entourant ces trois archipels de loin la plus grande aire marine protégée française, qui représente environ 15 % de la zone économique exclusive (ZEE) globale du pays.

Plus important encore, la nouvelle réserve marine inclut une nouvelle zone hautement protégée d’environ 255 000 kilomètres carrés autour des îles Saint-Paul et Amsterdam, où toutes les activités d’extraction, comme la pêche industrielle, sont interdites. Avec cette annonce, la France double le pourcentage de ses eaux hautement protégées, en les faisant passer de 1,6 % à 4 %. Atteindre son objectif de 10 % d’ici la fin 2022 sera néanmoins un défi pour le pays. Les données scientifiques montrent que les zones hautement protégées sont celles qui offrent le plus de bénéfices écologiques.

Le projet Héritage des océans de Pew et Bertarelli soutient la protection renforcée de ces eaux depuis 2016, principalement par le biais d’une coalition d’ONG œuvrant pour la conservation en France.

Conclusion

Au cours des dix dernières années, de nombreux pays se sont appuyés sur les données scientifiques pour créer de vastes AMP entièrement et hautement protégées qui interdisent toute activité humaine néfaste, comme la pêche industrielle. Ces efforts ont permis de protéger des millions de kilomètres carrés d’océan partout dans le monde.

Bien que ces actions aient un impact positif, la biodiversité marine continue de reculer à une vitesse sans précédent. Gouvernements, peuples autochtones, ambassadeurs des communautés, ONG, scientifiques et autres parties prenantes doivent aller plus vite et imaginer des méthodes innovantes pour renforcer les bénéfices des AMP, notamment en mettant en place des corridors protégés pour la vie marine entre ces différentes zones.

En travaillant ensemble à l’échelle des régions, les dirigeants, défenseurs de l’environnement, communautés locales et autres acteurs peuvent mettre en œuvre de nouvelles idées audacieuses, des politiques de collaboration et une gouvernance qui assureront la santé et la biodiversité de l’océan, à la fois pour la nature et pour les êtres humains du monde entier.

Remerciements

Cette présentation a été préparée par Johnny Briggs, Ashleigh Cirilla, Andrea Kavanagh, Jérôme Petit et Jen Sawada du Projet Héritage des océans de Pew et Bertarelli, avec le soutien de Matt Rand. Erika Compart, Barb Cvrkel, Ned Drummond, Matthew M. Moser, Jennifer Peltak, Alissa Skelton et Ken Willis, collaborateurs de Pew, en ont assuré la relecture, la conception et la publication Web.

Notes

  1. B.S. Halpern et al., « Recent Pace of Change in Human Impact on the World’s Ocean », Scientific Reports 9 (2019), https://doi.org/10.1038/s41598-019-47201-9.
  2. B.C. O’Leary et coll., « Effective Coverage Targets for Ocean Protection », Conservation Letters 9, no. 6 (2016) : 398-404, https://doi.org/10.1111/conl.12247.
  3. Union internationale pour la conservation de la nature et Centre mondial de surveillance pour la conservation de la nature, base de données mondiale sur les aires protégées, 2022, consultation le 23 mai 2022, https://www.protectedplanet.net.
  4. Convention sur la diversité biologique, « Premier projet de Cadre mondial de la biodiversité pour l’après 2020 », consultation le 23 mai 2022, https://www.cbd.int/doc/c/d40d/9884/b8a54563a8e0bf02c1b4380c/wg2020-03-03-fr.pdf.

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