Pourquoi les aires maritimes protégées sont indispensables à la haute mer

Les réserves protègent la biodiversité et renforcent la résilience au changement climatique

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Pourquoi les aires maritimes protégées sont indispensables à la haute mer
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En bref

La haute mer commence à 200 miles nautiques des rivages, au-delà de la juridiction de tout État. Son étendue considérable et la distance qui la sépare du littoral rendent difficiles son exploration et le recueil de données. Néanmoins, les expéditions scientifiques de ces dernières années ont démontré que ces zones marines, qui représentent près des deux tiers des océans du monde, abritent un incroyable éventail d’espèces particulièrement précieuses pour la vie sur Terre.

Les monts sous-marins constituent l’habitat de créatures que l’on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde. Les sources hydrothermales recèlent des organismes parmi les plus anciens de la planète. Enfin, certains couloirs migratoires qui traversent la haute mer sont indispensables à la survie d’espèces qui, à leur tour, contribuent à la santé des écosystèmes et des communautés qui en dépendent.

Cependant, ces zones marines subissent la pression de la pêche et d’autres secteurs d’activités extractives ; ces problèmes sont aggravés par la pollution, l’intensification du transport maritime, les espèces envahissantes et les impacts du changement climatique.1

Les expéditions scientifiques de ces dernières années ont démontré que la haute mer, au-delà de 200 miles nautiques du littoral, abrite un incroyable éventail d’espèces particulièrement précieuses pour la vie sur Terre.
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Or, les organisations responsables de la gestion des activités extractives en question n’ont pas toujours intégré la conservation de la vie marine à leurs mandats. Et lorsqu’elles l’ont fait, elles n’ont pas toujours su atteindre les objectifs qu’elles s’étaient fixés. Tous ces facteurs ont contribué à la dégradation de l’environnement marin. La gestion de la pêche, notamment, s’est avérée particulièrement problématique. Le dernier rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), publié en 2018, concluait que les pêcheries du monde ont continué de se dégrader, avec 33 % des stocks de poissons surexploités.2

Les aires marines protégées (AMP) sont cruciales pour la restauration et la préservation des écosystèmes océaniques. Or, le système de gouvernance actuel ne dispose pas de mécanisme permettant d’établir et de mettre en œuvre efficacement des AMP dans la plupart des zones de haute mer.

Qu’est-ce qu’une AMP ?

L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) définit une aire protégée comme « un espace géographique clairement défini, reconnu, consacré et géré, par tout moyen efficace, juridique ou autre, afin d’assurer la conservation à long terme de la nature ainsi que les services écosystémiques et les valeurs culturelles qui lui sont associés ».3

Les AMP vont des zones à usages multiples, au sein desquelles certains types d’activités — comme la pêche — sont autorisés, aux zones interdites aux captures, où toutes les activités extractives sont proscrites. 

Avantages des AMP au regard de la science

Des AMP efficacement gérées sont un outil essentiel pour la protection de la vie marine. Des scientifiques ont ainsi prouvé que les réserves marines interdites aux captures offrent les meilleurs avantages en termes de conservation lorsqu’elles sont vastes, hautement protégées, isolées, bien gérées et anciennes. Les avantages d’une AMP s’accroissent de façon exponentielle avec les cinq critères susmentionnés.4 Les AMP sont destinées à :•

  • Sauvegarder la biodiversité. Les scientifiques ont démontré que les zones marines interdites aux captures sont particulièrement efficaces pour la restauration et la préservation de la biodiversité. Une récente analyse a montré que la biomasse moyenne des poissons dans une réserve marine est 670 % plus élevée que dans des zones non protégées adjacentes et 343 % plus élevée que dans des AMP partiellement protégées.5Des réserves marines bien conçues peuvent également se traduire par des populations de poissons plus importantes au-delà des limites de l’aire protégée, soit du fait de l’effet de « débordement » (migration de poissons adultes hors de l’AMP), soit du fait de la dispersion des larves qui y sont nées.6
  • Protéger les grands prédateurs et maintenir l’équilibre des écosystèmes. La protection des grands prédateurs contribue à maintenir le fonctionnement naturel des chaînes alimentaires, ainsi que les services écosystémiques associés. À titre d’exemple, les oursins peuvent transformer de luxuriantes forêts de varech en déserts stériles si leurs populations ne sont pas contrôlées. Des études ont révélé que les AMP qui protègent les prédateurs de l’oursin, tels que les homards et certaines espèces de poissons, présentent des populations d’oursins moindres, contribuant ainsi à l’équilibre de l’écosystème local.7
  • Renforcer la résilience au changement climatique. Les océans jouent un rôle crucial dans la résilience aux impacts du changement climatique. En effet, ils stockent plus de carbone que tout autre endroit de la Terre, environ 16 fois plus que les plantes et le sol sur la terre ferme.8 En parallèle, l’augmentation des niveaux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère entraîne un réchauffement et une acidification des océans, phénomènes à l’origine d’autres conséquences néfastes, telles que le blanchiment des coraux et la désoxygénation. Les réserves peuvent constituer des écosystèmes marins plus résilients face à ces impacts, particulièrement en haute mer.9 Un atout de la plus haute importance dans des systèmes souffrant des effets du changement climatique.10 À titre d’exemple, les récifs coralliens présentant un phénomène de blanchiment sont capables de récupérer rapidement, et même complètement, lorsqu’ils se trouvent au sein d’une réserve marine.11

Protection des zones de haute mer

Les habitats de haute mer ne sont pas aussi bien connus que ceux du littoral, mais les scientifiques ont démontré que les organismes qui résident et voyagent à travers la haute mer sont essentiels dans l’élaboration et la définition de leurs habitats.12 Les espèces marines hautement migratrices, telles que les thons, les requins, les oiseaux marins, les tortues et les baleines, sont de la plus haute importance sur le plan économique, culturel et écosystémique. Leur déclin est susceptible de menacer l’environnement de manière globale. Des études ont notamment démontré que la pêche commerciale à la baleine entraînait non seulement la disparition des baleines elles-mêmes, mais également celle de leur habitat, ainsi qu’une diminution des nutriments et une modification structurelle des chaînes alimentaires à une échelle plus large. En haute mer, la protection des organismes marins est essentielle à la conservation des habitats.13

Les AMP protégeant à la fois la colonne d’eau et les fonds marins sont plus efficaces pour la sauvegarde de l’environnement.14 Cela est dû au rôle crucial que jouent dans l’écosystème les espèces vivant dans la colonne d’eau, ainsi qu’au lien mutuel unissant les éléments des fonds marins et les espèces évoluant au-dessus de ceux-ci.

Les poissons mésopélagiques incarnent ce lien vertical entre le sol et la colonne d’eau. Chaque jour, ces poissons se déplacent dans les profondeurs des océans, là où la lumière du jour pénètre encore. Ce faisant, ils constituent une importante source de nourriture pour les thons et autres espèces à forte valeur commerciale, et apportent du carbone organique dans les eaux profondes. Ainsi, ils jouent un rôle central dans la lutte contre le changement climatique.15 De nombreux organismes des fonds marins dépendent des ressources alimentaires provenant de la colonne d’eau s’enfonçant jusqu’au fond. À l’inverse, certains phénomènes des profondeurs stimulent la vie à la surface. Les monts sous-marins des fosses océaniques, notamment, peuvent créer des courants qui entraînent l’ascension d’eaux riches en nutriments. 

Outre le fait de veiller au système de protection mutuelle entre la surface et les fonds marins, les réseaux d’AMP doivent impérativement créer des liens essentiels entre les différents habitats. Pour les espèces hautement migratrices, telles que les baleines ou les tortues, un réseau d’AMP bien connectées permet de protéger les lieux les plus importants tout au long de leurs parcours, notamment les sites d’alimentation et de reproduction.16Les bénéfices sont proportionnels au temps passé par les espèces migratrices dans des zones protégées. Par conséquent, des réseaux bien conçus et bien connectés d’AMP représentatives sont particulièrement importants pour la protection de ces espèces.17

Les réseaux d’AMP de haute mer peuvent également être bénéfiques pour les zones côtières et pour les espèces dépendantes de l’accès à la côte. Les tortues luth, par exemple, passent la majeure partie de l’année en haute mer, mais se rendent sur les rivages pour pondre. Malgré les efforts déployés pour préserver cette espèce en voie de disparition, les populations de tortues luth du Pacifique ont chuté de plus de 95 %, un déclin que les scientifiques 

Traversant la haute mer, les orques de l’Antarctique parcourent des milliers de kilomètres, depuis les hautes latitudes polaires jusqu’aux régions subtropicales.
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attribuent à la pêche à la palangre pélagique.18 Bien que la protection des aires de nidification sur les plages soit vitale pour la reconstitution des populations de tortues luth, il est également essentiel de protéger ces créatures des pratiques de pêche nuisibles en haute mer.19

La santé des zones de haute mer a également un impact sur les eaux nationales, notamment en ce qui concerne les pêcheries. La surpêche d’espèces clés en haute mer peut avoir des conséquences dévastatrices pour les pays côtiers, en particulier les pays les moins avancés où les moyens de subsistance dépendent de ressources côtières saines.20

Rôle d’un traité sur la haute mer pour la création d’AMP

À l’échelle mondiale, une mosaïque d’organes et de traités internationaux gèrent les ressources océaniques et les activités humaines dans des zones situées au-delà des juridictions nationales. Ces organes de gouvernance varient considérablement en fonction de leur mandat, qui détermine leur portée géographique, l’objectif, la nature juridiquement contraignante des décisions qu’ils adoptent, et si elles réglementent une ou plusieurs activités. Leurs juridictions se chevauchent souvent, mais il n’existe pratiquement aucun mécanisme de coordination entre les zones géographiques et les secteurs.21 Cette gestion parcellaire de la gouvernance conduit trop souvent à la dégradation de l’environnement et de ses ressources. Le déploiement d’outils de gestion et de conservation, tels que les études d’impact environnemental, les AMP, y compris les réserves marines, n’en est que plus difficile, à la fois sur le plan juridique et sur le plan logistique.22

Dans ce contexte, les organisations internationales n’ont créé qu’une poignée d’AMP en haute mer, couvrant collectivement environ 1 % de cette partie de l’océan.23 La plus grande partie de ce 1 % est constituée par l’AMP de la mer de Ross, d’une superficie de 2,06 millions de kilomètres carrés, soit la plus grande AMP au moment de sa création, en décembre 2017.

Les espèces marines hautement migratrices, telles que les requins, sont de la plus haute importance sur le plan économique, culturel et écosystémique.
Rodrigo Friscione

La Commission pour la conservation de la faune et la flore marines de l’Antarctique, qui a établi cette AMP, est unique parmi les organisations internationales dans sa capacité à créer de telles zones. Néanmoins, cette initiative aura nécessité pas moins de cinq ans de négociations.

Les débats actuels au sein des Nations Unies visant à élaborer un traité pour la protection de la biodiversité en haute mer pourraient contribuer à une gouvernance plus efficace de ces espaces hors de toute juridiction nationale. Ce traité devra impérativement fournir un cadre juridique, qui permettra aux États de créer des AMP en haute mer, avec des objectifs de conservation pertinents et des mesures de gestion exécutoires. Confier la mise en œuvre des AMP aux organismes sectoriels existants serait inefficace, car la majorité d’entre eux ne disposent d’aucun mandat de protection de la biodiversité. Les AMP de haute mer créées avec des objectifs, des plans de gestion et des protocoles d’application concrets sont plus susceptibles de devenir de véritables outils de protection de la biodiversité que les « parcs en papier » créés sans de tels paramètres.

Conclusion

Un réseau d’AMP de haute mer est vital pour la protection de la riche biodiversité des océans du monde et renforcer la résilience au changement climatique. Un tel réseau protégerait non seulement les espèces dans les zones situées au-delà de la juridiction nationale, mais contribuerait également à la préservation des écosystèmes de haute mer plus largement.

La structure actuelle de gouvernance des océans ne permet pas de mettre en place un réseau global d’AMP en haute mer, mais un traité sur la haute mer des Nations Unies permettrait de combler cette lacune. Pour atteindre les objectifs d’un tel traité et produire un impact significatif pour les océans et les populations qui en dépendent, les négociateurs doivent s’assurer que l’accord inclut un mécanisme dédié à la création de zones protégées en haute mer, bien conçues et bien connectées. 

Bibliographie

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  2. U.N. Food and Agriculture Organization, “The State of World Fisheries and Aquaculture 2018: Meeting the Sustainable Development Goals” (2018), http://www.fao.org/state-of-fisheries-aquaculture.
  3. J. Day et al., “Guidelines for Applying the IUCN Protected Area Management Categories to Marine Protected Areas” (International Union for Conservation of Nature, 2012), https://www.iucn.org/sites/dev/files/import/downloads/uicn_categoriesamp_eng.pdf.
  4. G.J. Edgar et al., “Global Conservation Outcomes Depend on Marine Protected Areas With Five Key Features,” Nature 506 (2014): 216, http://dx.doi.org/10.1038/nature13022.
  5. E. Sala and S. Giakoumi, “No-Take Marine Reserves Are the Most Effective Protected Areas in the Ocean,” ICES Journal of Marine Science75, no. 3 (2018): 1166-68, https://doi.org/10.1093/icesjms/fsx059.
  6. R.A. Abesamis and G.R. Russ, “Density-Dependent Spillover From a Marine Reserve: Long-Term Evidence,” Ecological Applications 15, no. 5 (2005): 1798-812, https://esajournals.onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1890/05-0174; H.B. Harrison et al., “Larval Export From Marine Reserves and the Recruitment Benefit for Fish and Fisheries,” Current Biology 22, no. 11 (2012): 1023-28, https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/22633811.
  7. K.D. Nichols, L. Segui, and K.A. Hovel, “Effects of Predators on Sea Urchin Density and Habitat Use in a Southern California Kelp Forest,” Marine Biology 162, no. 6 (2015): 1227-37, https://link.springer.com/article/10.1007/s00227-015-2664-2; S. Giakoumi et al., “Ecological Effects of Full and Partial Protection in the Crowded Mediterranean Sea: A Regional Meta-Analysis,” Scientific Reports 7, no. 1 (2017): 8940, https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/28827603.
  8. M. Bollmann et al., “World Ocean Review: Living With the Oceans” (maribus gGmbH, 2010), 28, http://aquaticcommons.org/15582/1/WOR1_english.pdf.
  9. Sala and Giakoumi, “No-Take Marine Reserves Are the Most Effective Protected Areas in the Ocean.”
  10. C.M. Roberts et al., “Marine Reserves Can Mitigate and Promote Adaptation to Climate Change,” Proceedings of the National Academy of Sciences 114, no. 24 (2017): 6167-75, http://www.pnas.org/content/pnas/114/24/6167.full.pdf.
  11. Ibid.; C.T. Perry et al., “Remote Coral Reefs Can Sustain High Growth Potential and May Match Future Sea-Level Trends,” Scientific Reports 5 (2015): 18289, https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/26669758.
  12. B.C. O’Leary and C.M. Roberts, “The Structuring Role of Marine Life in Open Ocean Habitat: Importance to International Policy,” Frontiers in Marine Science 4, no. 268 (2017), https://doi.org/10.3389/fmars.2017.00268.
  13. Ibid.
  14. Ibid.
  15. Ibid.
  16. K.M. Gjerde and A. Rulska-Domino, “Marine Protected Areas Beyond National Jurisdiction: Some Practical Perspectives for Moving Ahead,” International Journal of Marine and Coastal Law 27, no. 2 (2012): 351-73, https://doi.org/10.1163/157180812X633636.
  17. Ibid.
  18. G. Ortuño Crespo and D.C. Dunn, “A Review of the Impacts of Fisheries on Open-Ocean Ecosystems,” ICES Journal of Marine Science 74, no. 9 (2017): 2283-97, https://doi.org/10.1093/icesjms/fsx084; J.R. Spotila et al., “Pacific Leatherback Turtles Face Extinction,” Nature405, no. 6786 (2000): 529-30, https://doi.org/10.1038/35014729.
  19. Spotila et al., “Pacific Leatherback Turtles Face Extinction.”
  20. E. Popova et al., “Ecological Connectivity Between the Areas Beyond National Jurisdiction and Coastal Waters: Safeguarding Interests of Coastal Communities in Developing Countries,” Marine Policy 104 (2019): 90-102, https://doi.org/10.1016/j.marpol.2019.02.050.
  21. J. Rochette et al., “The Regional Approach to the Conservation and Sustainable Use of Marine Biodiversity in Areas Beyond National Jurisdiction,” Marine Policy 49 (2014): 109-17, http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0308597X14000438.
  22. N.C. Ban et al., “Systematic Conservation Planning: A Better Recipe for Managing the High Seas for Biodiversity Conservation and Sustainable Use,” Conservation Letters 7, no. 1 (2014): 41-54, https://doi.org/10.1111/conl.12010.
  23. Marine Conservation Institute, “Atlas of Marine Protection: Global MPAs,” accessed May 14, 2019, http://www.mpatlas.org/map/mpas.
The front facade of the Supreme Court of the United States in Washington, DC.
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