La baie de Baffin et le détroit de Davis sont deux grands bassins se trouvant entre l’île de Baffin, au Nunavut, et le Groenland. Ils relient l’océan Arctique à l’océan Atlantique. Couvrant une superficie de plus de 1,1 million de kilomètres carrés (425 000 milles carrés), ils occupent une surface quatre fois plus grande que celle des Grands Lacs combinés. Cette région abrite la polynie North Water, une des plus grandes étendues d’eau dans l’Arctique et un des volumes d’eau les plus productifs sur le plan biologique de toute région polaire. L’habitat glacé de la baie de Baffin et du détroit de Davis est idéal pour de grandes populations mondiales de baleines boréales, de narvals, de poissons, d’oiseaux de mer et de coraux d’eau froide. 

Faune et flore marine

On estime la population de narvals dans la baie de Baffin à quelque 50 000 individus, ce qui représente entre 80 et 90 p. cent de la population mondiale de cette espèce. Les narvals habitent la baie de Baffin douze mois par année, s’y nourrissant et s’y accouplant durant l’hiver. Ils nagent sous la glace à des profondeurs atteignant entre 1500 et 1800 mètres (entre 5000 et 6000 pieds) et se nourrissent de turbot durant l’hiver. Les narvals font surface à des trous d’aération, des fissures et des polynies dans la glace.

La région est également un refuge pour la population de baleines boréales dans l’est du pays. Chassés presque au point d’extinction par des baleiniers européens et américains dans l’Atlantique, la baleine boréale de la baie de Baffin et du détroit de Davis demeure inscrite à la liste des espèces menacées. Cependant, les Inuit rapportent que la population est en augmentation – observation confirmée par des scientifiques. Durant l’été, les baleines boréales habitent les baies, détroits et fjords peu profonds autour de l’île de Baffin et des îles avoisinantes. À mesure que la glace se forme à l’automne, les baleines quittent pour les eaux libres des polynies et de la banquise non consolidée qu’elles peuvent défoncer en utilisant leur grande tête.

On estime que la partie occidentale de la baie de Baffin est habitée par un million d’oiseaux de mer, et des millions d’autres y passent l’été pour se nourrir. La polynie North Water, dans la partie nordique de la baie de Baffin, est une aire d’alimentation essentielle pour environ les deux tiers de la population mondiale de mergules nains et de guillemots de Brünnich qui nichent sur les rives adjacentes. La baie de Baffin et le détroit de Davis assurent un habitat pour 116 espèces de poissons, depuis l’omble chevalier essentiel au régime alimentaire des Inuit du Nunavut, jusqu’à des poissons en eau profonde comme le turbot. Chaque année, des turbots s’y rendent depuis le Groenland et Terre-Neuve-et-Labrador pour frayer dans les eaux profondes. Les capelans et les harengs dans le sud du détroit de Davis sont d’importantes populations de proie.

Corail d’eau froide

Des forêts de coraux des grands fonds – d’une luminosité à couper le souffle – vivent au fond de plusieurs océans nordiques. Invisibles et découverts que récemment, ces coraux jouent un rôle essentiel dans le maintien de la santé de l’écosystème océanique, car ils assurent un habitat pour une grande diversité d’espèces. De fortes concentrations de poissons et de crustacées vivent, frayent et se nourrissent près des coraux. À l’opposé des coraux tropicaux mieux connus, les coraux des grands fonds ne dépendent pas du soleil et poussent donc dans les eaux du plateau continental à des profondeurs de 200 mètres (650 pieds) ou plus. Les coraux d’eau froide peuvent prendre plus d’un siècle pour pousser un mètre en longueur et ils peuvent vivre plus de 2000 ans, ce qui en fait peut-être les plus vieux animaux vivant sur la planète.

Les coraux des grands fonds n’attirent pas seulement les poissons, mais aussi les pêcheurs. Les chaluts qu’ils font parcourir sur le fond marin pour y attraper du poisson ont décimé les populations de corail à bien des endroits. Une étude estime que 90 p. cent du récif découvert au large de l’Est canadien a été décimé par la pratique du chalutage par le fond. D’autres estiment que les coraux des grands fonds disparaissent plus rapidement que les coraux des eaux tropicales. La baie de Baffin et le détroit de Davis abritent de grands récifs de coraux d’eau froide, documentés par des relevés de poissons de fond du ministère des Pêches et des Océans et des observateurs mesurant la capture accessoire par des chaluts de fond. En l’absence de recherche dévouée aux coraux de cette région, il est très difficile d’évaluer l’aire de répartition de cet habitat essentiel ou le rythme auquel il est détruit par le chalutage par le fond. Dans les eaux méridionales avoisinantes, des scientifiques et des pêcheurs ont répertorié 27 espèces de corail. Selon des observations faites dans le cadre d’expéditions sous-marines en Alaska et en Colombie-Britannique, la présence de coraux d’eau froide dans la baie de Baffin et le détroit de Davis serait beaucoup plus répandue que ce qui a été documenté à ce jour.

Changements climatiques

Les eaux les plus profondes de la baie de Baffin se réchauffent depuis maintenant un siècle, probablement en raison du déplacement vers le nord des eaux de l’Atlantique dans la partie orientale de la baie. Cependant, des eaux plus froides et plus fraîches de l’Arctique se déplacent vers le sud le long des rives de l’île de Baffin pour aboutir dans la baie. Au début des années 1990, une telle impulsion d’eau dans la baie de Baffin a pu abruptement altérer les populations et la structure du réseau alimentaire marine dans l’Atlantique du Nord-Est, et ce, jusqu’en Caroline du Nord. Une possible réflexion de ces influences océanographiques complexes qui s’affrontent, la couverture de glace de mer dans la baie de Baffin est variable. La couverture de glace a augmenté de 1952 à 2002, mais elle semble diminuer depuis. 

Bien qu’il soit impossible de prédire avec exactitude les impacts des changements climatiques sur l’écosystème de la baie de Baffin, les chercheurs savent déjà que :

• la fonte des glaces a permis la première migration de planctons du Pacifique dans la baie de Baffin depuis 800 000 ans;

  • la présence accrue d’épaulards dans les eaux nordiques signifie probablement que les baleines boréales de la baie de Baffin sont soumises à une prédation plus intensive;
  • le narval pourrait subir des contrecoups d’une perte considérable de glace de mer dans la baie de Baffin parce qu’il s’agit probablement du mammifère marin le plus sensible aux changements climatiques dans l’Arctique;
  • le réchauffement des eaux et la pression accrue exercée par la pêche pourraient mener à une présence réduite d’espèces d’eau froide comme l’omble et le turbot dans l’Arctique, espèces qui contribuent aux variations des populations de crevettes et de morues.

Inuit

Les Inuit habitent le long de la côte de la baie de Baffin depuis des millénaires. Aujourd’hui, quelque 16 000 personnes habitent la région de Baffin, ou Qikiqtaaluk, qui comprend des îles nordiques. Les eaux de la baie de Baffin sont utilisées comme plateformes de chasse et corridors de transport par les Inuit. De plus, les zones près des rives sont utilisées par de petites pêcheries communautaires d’omble chevalier et de turbot. Une partie de la prise est transformée par quatre usines locales. Cependant, le développement d’une pêcherie côtière est compliqué par l’absence d’un port permanent pour petites embarcations. Le gouvernement du Canada a récemment annoncé un plan d’installation portuaire pour la communauté de Pangnirtung dans la baie de Baffin.

Pêche commerciale

La baie de Baffin et le détroit de Davis sont les deux seuls endroits dans l’Arctique canadien à compter une grande pêcherie commerciale. Des navires de pêche chalutent le fond pour attraper le turbot (qu’on appelle aussi le flétan du Groenland) et la crevette selon les quotas établis par la participation du Canada à l’Organisation des pêches de l’Atlantique Nord-Ouest, une organisation internationale de gestion des pêches régionales. Dans le détroit de Davis, la pêche au turbot compte une longue histoire d’exploitation par des chalutiers étrangers et, plus récemment, canadiens. La pêche nordique dans la baie de Baffin a vu le jour en 1996 comme une pêche à l’essai à petite échelle. Elle a pris de l’ampleur entre 2001 et 2005, puis en 2009. Le quota pour la pêche nordique est alloué entièrement aux collectivités de la baie de Baffin. Les collectivités plus méridionales du Nunavut ne bénéficient que d’une partie du quota, mais elles ont invoqué à répétition l’Accord sur les revendications territoriales du Nunavut pour demander une plus grande prise. Le gouvernement fédéral attribue le quota de pêche au turbot et à la crevette aux collectivités de l’île de Baffin et gère les pêches en vertu d’un plan élaboré avec le Conseil de gestion des ressources fauniques du Nunavut, un organisme de gouvernance publique créé en réponse à des revendications territoriales. Cependant, en l’absence de ports locaux, la plupart de ces collectivités ont dû combiner leurs allocations et les concéder à la Baffin Fisheries Coalition qui exploite un chalutier propriété du Nunavut et basé en Islande.

Les effets écologiques de l’expansion de la pêche nordique sont difficiles à mesurer ou à prédire, surtout à la lumière des transformations draconiennes provoquées actuellement par les changements climatiques. Le chalutage par le fond peut avoir une incidence majeure pour les poissons, les coraux et les habitats. Pendant l’hiver, le narval se nourrit de turbot sous la glace à des profondeurs pouvant atteindre 1200 mètres (4000 pieds) dans des régions convoitées également par les chalutiers. En 2006, le ministère des Pêches et des Océans ainsi que le Conseil de gestion des ressources fauniques du Nunavut ont interdit la pêche au turbot dans une partie de la baie de Baffin afin de protéger l’habitat hivernal du narval. Cette interdiction était toujours en vigueur en 2009.

L’interdiction de la pêche au turbot en 2006 a fait la démonstration que l’Accord sur les revendications territoriales du Nunavut fournit d’importants outils de gestion de la baie de Baffin par des organismes de gouvernance publique comme le Conseil de gestion des ressources fauniques du Nunavut et le Conseil du milieu marin du Nunavut. De concert avec le gouvernement du Nunavut et le ministère des Pêches et des Océans, ces organismes gérés par les Inuit veillent à la pérennité des richesses marines de la baie de Baffin pour des décennies à venir.

Nombre de pêcheries commerciales autour du monde ont fait l’objet d’une surpêche au point de détruire des habitats et de mener des collectivités droit à la faillite. L’île de Baffin a eu la chance de combiner les leçons tirées des Inuit au cours des millénaires et les leçons tirées des pratiques de pêche catastrophiques du passé.

Solution nordique

Océans Nord Canada est favorable à une étude écosystémique communautaire de la baie de Baffin en vue d’élaborer un plan de pêche durable qui respecte les pratiques ancestrales des Inuit, protège les mammifères marins, coraux d’eau froide et habitats sensibles et assure des emplois et de revenus de pêche au Nunavut à long terme.

 

Endnotes:

 

Department of Fisheries and Oceans (DFO) 2004 Assessment and Update Status Report on the Narwhal (Monodon monoceros) in Canada. Committee on the Status of Endangered Wildlife in Canada (COSEWIC) http://dsp-psd.pwgsc.gc.ca/Collection/CW69-14-420-2005E.pdf

__ 2006. Fishery Management Plan Greenland Halibut NAFO Subarea 0 2006-2008 http://www.dfo-mpo.gc.ca/Library/333912.pdf

__ 2007. Development of a Closed Area in NAFO 0A to protect Narwhal Over-Wintering Grounds, including Deep-sea Corals.

__ Aquatic Species at Risk. Accessed on-line 10/07/2009 http://www.dfo-mpo.gc.ca/species-especes/species-especes/bowheadfoxe-bor...

Freiwald et al. 2004.  Cold-water Coral Reefs. UNEP-WCMC, http://www.unep-wcmc.org/resources/publications/%20UNEP_WCMC_bio_series/....

Gass S. and Willison, J. 2005. An assessment of the distribution of deep-sea corals in Atlantic Canada by using both scientific and local forms of knowledge,” Cold-Water Corals and Ecosystems: 223-245.  http://myweb.dal.ca/willison/Gass_Willison_2005.pdf

Greene et al. 2008. Arctic climate change and its impacts on the ecology of the North Atlantic. Ecology 89, no. 11  S24–38. http://www.esajournals.org/doi/full/10.1890/07-0550.1

Hain et. al. 2004. The Status Of The Cold-Water Coral Reefs Of The World.

Hamilton et. al. 2003. West Greenland’s Cod-to-Shrimp Transition: Local Dimensions of Climatic Change. Arctic 56 (3) http://pubs.aina.ucalgary.ca/arctic/Arctic56-3-271.pdf

Heide-Jørgensen et. al. 2007. Increasing abundance of bowhead whales in West Greenland. Biology Letters 3(5). http://www.pubmedcentral.nih.gov/articlerender.fcgi?artid=2396189

ICES Advisory Committee on Ecosystems. 2004. Report of the Study Group on Cold-Water Corals (SGCOR) http://www.ices.dk/reports/ACE/2004/SGCOR04.pdf

Jørgensen et. al. 2005. Identification and mapping of bottom fish assemblages in Davis Strait and southern Baffin Bay. Can. J. Fish. Aquat. Sci. 62. http://article.pubs.nrc-cnrc.gc.ca/RPAS/rpv?hm=HInit&afpf=f05-101.pdf&jo...

Laidre et al. 2004.Deep-ocean predation by a high Arctic cetacean. ICES Journal of Marine Science: 61 (3): 430. http://icesjms.oxfordjournals.org/cgi/reprint/61/3/430

Laidre et al. 2008.  “Quantifying The Sensitivity Of Arctic Marine Mammals To Climate-Induced Habitat Change,” Ecological Applications, http://www.esajournals.org/perlserv/?request=get-abstract&doi=10.1890%25...

McLaren, P.L. 1982 Spring Migration and Habitat Use by Seabirds in Eastern Lancaster Sound and Western Baffin Bay. Arctic 35 (1). http://pubs.aina.ucalgary.ca/arctic/Arctic35-1-88.pdf

National Research Council. 2002. Effects of Trawling and Dredging on Seafloor Habitat. National Academy Press, Washington, D.C. http://nap.edu/openbook.php?isbn=0309083400

Nettleship, D. and P. Evans. 1985. Distribution and Status of the Atlantic Alcidae. In Atlantic Alcidae, pp 53-154. Academic Press, Orlando

Rose, G. A. 2005. On distributional responses of North Atlantic fish to climate change. ICES Journal of Marine Science, 62: 1360e1374. http://icesjms.oxfordjournals.org/cgi/content/short/62/7/1360

Sachs, J.S. 2009. Unlikely Partners in the Sea. National Wildlife Magazine, vol. 47 no. 4 http://www.nwf.org/NationalWildlife/article.cfm?issueID=129&articleID=1737

Tremblay, J.  et al., 2002. Climatic and oceanic forcing of new, net, and diatom production in the North Water. Deep-Sea Research II 49: 4927-4946.  

Wilkinson, C (ed). 2008. Status of Coral Reefs of the World. Global Coral Reef Monitoring Network and Reef and Rainforest Research Center http://www.reefbase.org/resource_center/publication/main.aspx?refid=2717...

Zweng, M. M. and A. Munchow. 2006. Warming and freshening of Baffin Bay, 1916–2003. Journal of Geophysical Research 111.